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IA et droit : ce que nous avons retenu de la matinée de la Cité de l'IA.

 IA FOURSEEDS

Peut-on encore imaginer un cabinet d'avocats ou une direction juridique sans intelligence artificielle en 2026 ? À en croire les retours d'expérience partagés lors de la dernière matinée thématique de la Cité de l'IA, consacrée aux usages de l'IA dans le monde juridique, la question ne se pose déjà plus vraiment.

Elle a laissé place à d'autres interrogations, plus concrètes : quel outil choisir, comment sécuriser les données, comment accompagner les équipes dans le changement, et jusqu'où aller sans perdre en maîtrise ?

Animée par Vincent Béhague, membre du comité de la Cité de l'IA, cette matinée a réuni avocats, legaltechs et juristes d'entreprise autour de cas d'usage très concrets.

Chez Fourseeds, partenaire certifié Anthropic, nous accompagnons justement des cabinets d'avocats dans leur transformation data et IA. Voici les enseignements que nous en retenons.

Sommaire

1. Estim'IA : quand un jeune cabinet d'avocats invente son propre outil


2. legibus.ai : l'assistant juridique souverain face à l'hallucination et à la protection des données


3. Face aux géants du marché, la question de la pérennité des outils sur-mesure

4. Table ronde : comment Decathlon, Valiuz et Electro Dépôt déploient l'IA au quotidien


5. Ce qu'il faut retenir

Estim'IA : quand un jeune cabinet d'avocats invente son propre outil

Première intervention de la matinée, celle de Marine Delcroix, avocate en droit des affaires du cabient View a développé Estim'IA, un outil en ligne permettant d'estimer en amont le coût d'une prestation juridique. Un choix qui produit un double effet vertueux : d'une part, il rassure et informe le client potentiel ; d'autre part, il génère des prospects qualifiés pour le cabinet. L'outil a d'ailleurs été récompensé.

Concrètement, l'IA permet ici de réduire, selon Marine Delcroix, de moitié le temps consacré aux tâches administratives et de mieux qualifier la prospection. Les avocats peuvent ainsi se recentrer sur les analyses à forte valeur ajoutée, la relation client et les demandes stratégiques, plutôt que sur les tâches chronophages et répétitives. Ces gains de productivité offrent également au cabinet la possibilité de proposer des tarifs plus compétitifs face aux grandes solutions du marché comme celle de Dalloz.

legibus.ai : l'assistant juridique souverain face à l'hallucination et à la protection des données

Deuxième intervention, celle de David Brunet, CTO de legibus.ai, un assistant juridique souverain conçu spécifiquement pour les professionnels du droit. L'objectif affiché est clair : donner plus de temps au conseil, et moins à la recherche. L’Assistant Legibus interroge la législation et les codes, croise les textes applicables et fournit une réponse structurée avec références explicites.

David Brunet est revenu sur les deux inquiétudes majeures que soulève l'IA chez les juristes. La première est l'hallucination, c'est-à-dire le risque qu'un article de loi ou un arrêt de jurisprudence soit purement et simplement inventé par le modèle. La seconde est la protection des données : entre le Cloud Act américain et le RGPD, la question de la souveraineté des données n'est tout simplement pas négociable pour un cabinet d'avocats.

 

Foursseds Legibus data

Face aux géants du marché, la question de la pérennité des outils sur-mesure

Ces deux premières interventions ont mis en lumière des outils développés "sur-mesure" pour faciliter le travail quotidien des avocats. Une question centrale s'est alors naturellement posée dans la salle : comment ces solutions, aussi ingénieuses soient-elles, pourront-elles survivre face aux grands acteurs installés du marché, à l'image de Lexis de Dalloz ou de Doctrine qui sont aussi françaises et semblent répondre aux injonctions RGPD?

Table ronde : comment Decathlon, Valiuz et Electro Dépôt déploient l'IA au quotidien

La matinée s'est poursuivie avec une table ronde réunissant trois représentants juridiques de Decathlon, Valiuz et Electro Dépôt, offrant un éclairage précieux côté juristes d'entreprise.

Valiuz : décortiquer les contrats sans perdre l'analyse humaine.

Julie Moreau, ancienne avocate devenue aujourd'hui legal ops (un rôle qui consiste à accélérer le business en sécurisant les opérations et à transformer la direction juridique), a présenté un agent IA conçu pour "décortiquer" les contrats. Un point de vigilance ressort clairement : l'analyse reste celle des juristes. C'est d'ailleurs, selon elle, l'une des limites actuelles de l'IA. Le service juridique compte 6 personnes.

Decathlon :  retrouver la bonne information, au bon endroit.

Léa Gonzalez, ancienne avocate aussi, occupe le poste de knowledge manager au sein d'une direction juridique de 100 juristes au siège et 300 dans le monde. Sa mission répond à une question simple en apparence mais cruciale : où se trouve l'information, et est-elle fiable ? Sans réponse claire, ce sont 30 minutes à 2 heures perdues chaque jour par les juristes à chercher cette information.

Pour y répondre, Décathlon a créé une IA interne s'appuyant sur une quinzaine d'agents, construits à partir de ses propres sources et de son corpus documentaire. Après avoir testé les IA proposées par Dalloz, l'entreprise a fait le choix de développer sa propre solution en interne (un cas classique pour l'AFM soit dit en passant). Les principales difficultés résident dans l'animation du cycle de pilotage de l'information et des playbooks juridiques (un travail mené à quatre, sur Notebook LM de Gemini), ainsi que dans la conduite du changement, indispensable pour accompagner les équipes juridiques dans cette transition.

Electro Dépôt :  un quart de journée de juriste libéré, mais des connecteurs qui bloquent.

Charles Thomasse, ancien avocat, ancien DPO et  désormais Compliance Officer chez OVHcloud, occupe aujourd'hui un poste chez Electro Dépôt, au sein du groupe United B, où des "ambassadeurs IA" accompagnent le développement d'agents auprès des différentes fonctions métiers.

Côté réussite : le déploiement d'un outil en réseau de magasins, associé à une base de données et à un agent maison (LLM Gemini), a permis de libérer un quart de la journée d'un juriste grâce à l'automatisation des réponses courantes.

Côté difficultés : des problématiques de connecteurs, notamment avec Google Drive, ainsi que des blocages d'accès du côté de l'e-Barreau et du RPVA, les API alternatives disponibles restant, elles, particulièrement coûteuses. L'équipe juridique, composée de 6 personnes, reste très mobilisée par le quotidien et la coordination des équipes.

Le sujet de la charte IA et du Shadow IA

Un point commun aux trois entreprises : la nécessité d'encadrer les usages. Chez Electro Dépôt, une charte définissant 7 usages autorisés a été mise en place, un rappel nécessaire face au phénomène de Shadow IA ( l'utilisation d'outils non validés), avec parfois l'envoi de données non anonymisées. Chez Valiuz également, une charte insiste sur de nombreux rappels pédagogiques. Chez Décathlon, le choix a été fait de bloquer purement et simplement l'accès à ChatGPT et à Claude (Anthropic) sur le poste de travail.

Comment ces solutions ont-elles été mises en œuvre ?

Interrogés par Vincent Béhague sur la manière dont ces solutions avaient été déployées, les intervenants ont distingué deux approches : le recours à des outils du marché pour la partie contractuelle (Contract Tech), et le développement d'agents maison, construits sur Gemini aussi bien chez Décathlon que chez Valiuz, Google mettant Gemini à disposition gratuitement. Ce choix s'accompagne d'un risque assumé au regard du Cloud Act.

La notion de "deskilling", c'est-à-dire la perte progressive de savoir-faire liée à la délégation à l'IA, a également été évoquée. Le consensus qui s'est dégagé : l'IA doit aujourd'hui être abordée comme un outil de facilitation de la productivité, à condition de conserver une réelle maîtrise des compétences sous-jacentes.

Enfin, deux angles morts ont été soulevés en filigrane : la dépendance croissante de ces grandes entreprises, Décathlon en tête, vis-à-vis de Google, et l'absence, à ce stade, d'un véritable pilotage FinOps et d'une gestion budgétaire structurée par direction pour ces projets IA.

 

Fourseeds IA DATA

Ce qu'il faut retenir

Cette matinée organisée par la Cité de l'IA illustre bien la maturité croissante du secteur juridique face à l'intelligence artificielle. Qu'il s'agisse de jeunes cabinets qui innovent avec des outils sur-mesure ou de grandes directions juridiques qui construisent leurs propres agents internes, une même ligne directrice se dégage : l'IA n'a de valeur que si elle libère du temps pour l'analyse, le conseil et la relation client, sans jamais se substituer au jugement du juriste.

Reste que ces transformations soulèvent des questions structurantes : souveraineté des données, dépendance technologique, gouvernance budgétaire et conduite du changement.